culte du corps

Nous savons que jusqu’à la Renaissance, pour l’élite de la société occidentale, les aristocrates, grands bourgeois, voire ecclésiastiques, l’idéal esthétique fut une minceur élégante. Les hommes et les femmes représentés dans les dessins ou les tableaux (notamment ceux du peintre Cranach) sont jeunes et longilignes. Cet idéal aristocratique correspond très bien à l’environnement matériel de cette société qui a développé une cuisine et une alimentation que l’on pourrait de nos jours qualifier de « légère » : peu de lipides, peu ou pas de sucre. Aux manants et paysans, peu ou presque pas de viandes, les bouillies de céréales ou le pain noir, les racines et tubercules. La distinction est claire : aux puissants et aux riches la beauté des formes, aux serfs la grossièreté de la terre. Il est certain que les différences en régime alimentaire suffisent à expliquer les différences en aspect physique. Cet aspect massif se retrouve dans les tableaux de Breughel le Vieux. Lorsqu’il dépeint une société paysanne du XVIe siècle, ses personnages sont gros : dans un tableau au musée de la ville de Bruxelles, représentant une noce villageoise, la mariée, pesante, aux seins énormes, aux joues rouges et rebondies, est tout à fait obèse. Or dans cette même classe de la société, le grosest beau, valorisé : un autre tableau du même Breughel montre un pauvre hère, maigre, étique, chassé par une famille d’obèses rebondis s’empiffrant de saucisses et jambons dans une joyeuse ambiance d’abondance alimentaire que nous qualifierions d’hyperlipidique, sans doute rare ou discontinue pour cette classe de personnes et à cette époque. Nous sommes toujours dans des siècles d’insécurité alimentaire, dans son vrai sens, c’est-à-dire dans la récurrence de périodes de disette, voire de famine dues à des guerres ou des problèmes climatiques ou écologiques, qui finissaient par toucher tout le monde, y compris les bourgeois et nantis.

On peut comprendre l’engouement pour les corps replets de la part des populations pauvres ou paysannes, et même bourgeoises, jusqu’au début de notre siècle. Rien ne garantissait l’abondance alimentaire à ces catégories d’individus et la sous-nutrition fut fréquente. Être gros signifiait aussi être riche, ou avoir des réserves sur lesquelles survivre. Gros et fort étaient des adjectifs souvent couplés, objectifs désirés, forcément « beaux ». Mais de nos jours, le terme fort est devenu un euphémisme pour gros, et ce dernier a pris une connotation péjorative.

L’aristocratie européenne, avec la fin des féodalismes, la centralisation grandissante des États, le plus grand développement de l’agriculture, transforme aussi sa manière de vivre, de manger, et ceci a des conséquences sur son apparence physique. Ce sont, en effet, les prémices de l’invention de la grande cuisine classique française, produit de la cour royale et signe de sa distinction, qui ira conquérir les tables royales du monde entier, et sévira en dictature gastronomique jusqu’à la moitié du XXe siècle. C’est l’apparition du beurre et de la crème, des sauces veloutées nappantes, du sucre, des techniques de cuisson exigeantes en lipides, et d’une surabondance de mets sur les tables des grands de ce monde. Dès la fin du XVIe siècle, les images nous montrent des individus qui ont pris du poids, et la corpulence, plus particulièrement chez les femmes, devient un critère esthétique important : un bon exemple en est le tableau de Rubens Les trois grâces. Il ne s’agit pas vraiment d’obésité, mais d’une corpulence que nos nutritionnistes contemporains trouveraient très excessive et que la presse féminine qualifierait « d’invasion de cellulite » : ce que l’on a appelé embonpoint, qui est un terme valorisant, signe de bonne santé et de réussite jusqu’au premier tiers du XXe siècle.

Nous suivons le déroulement de l’histoire, avec le développement des classes bourgeoises. Celles-ci vont prendre pour modèle « de distinction » les anciennes classes aristocratiques. La classe « inférieure » sera avide de prendre les caractéristiques physiques des classes « supérieures ». Cette projection d’une corpulence idéale opulente est maintenue et se perpétue après la Révolution jusque dans la bourgeoisie triomphante du XIXe siècle. L’embonpoint est un signe de richesse et de succès. La réussite matérielle ne peut qu’être ventripotente chez les hommes et rebondie chez les femmes.
Corsetées, nos aïeules, certes, mais il fallait au-dessus et au-dessous de la taille montrer son embonpoint, sans pour autant – déjà – être trop grosse. La silhouette idéale n’est pas obèse […].
Etre beau aujourd’hui, c’est être mince. Les statistiques nous le confirment : nous consommons beaucoup moins de féculents, de pain, de vin même, pour privilégier une grande consommation de sucres et de graisses… Cependant, globalement, sans doute ne consommons-nous pas plus mais plutôt moins de calories que ne le faisaient nos ancêtres. Trop, aux dires de certains. Ou plutôt, certains mangeurs tendent à manger au-delà de leurs besoins et finissent par développer un surpoids important, menant parfois à l’obésité. C’est l’origine du discours médical, qui, par souci de prévention, recommande une régulation de la consommation alimentaire au niveau individuel, de sorte à réduire le nombre de pathologies graves liées à l’obésité qui serait en croissance galopante. Ce discours, amplement relayé par les médias, est-il toujours bien entendu et bien compris ? Est-il efficacement conçu ? On peut se poser ces questions au vu de l’obsession grandissante des Français envers leur alimentation, leur souci unanime pour une forme mince du corps, à laquelle on confère des valeurs de santé, certes, mais également d’esthétique, voire de morale, et à qui on n’arrête pas de dire qu’ils sont trop gros ! […]

L’image d’un corps légèrement enveloppé, reflet d’une bonne santé et d’une bonne alimentation durant des siècles, s’est totalement détériorée au début du XXe siècle. Le point culminant de cette évolution fut la Première Guerre mondiale, à la fin de laquelle les femmes revendiquèrent un corps masculin, mince, musclé, sans taille et sans seins – souvenir des rôles qu’elles avaient dû tenir dans la société durant l’absence et à la mort d’une majorité des hommes ? Le fait est que, dès lors, une femme se devait d’être mince pour être belle. Les rondeurs et l’embonpoint n’avaient plus droit de cité chez les élégantes. Les hommes également subirent cette transformation des normes esthétiques : le corps sportif, musclé et performant devint le signe de réussite : au placard les ventres sur lesquels reposaient, sortant du gilet, les grosses chaînes de montre en or…

Nous vivons depuis une dérive constante, et le corps pour être beau se doit d’être aux limites de la maigreur, avec une dureté, une fermeté sans concession. La douceur des formes et du toucher a disparu des attributs esthétiques, l’embonpoint n’est plus que du dangereux surpoids, avec l’image horrible de l’obésité en bout de course. Est-ce bien raisonnable ? […]

Les diverses cultures humaines ont, tour à tour, valorisé et dévalorisé l’embonpoint, voire l’obésité. Nous sommes dans un moment de notre histoire où nous avons atteint le point culminant de la minceur (j’aurais envie de dire maigreur) dans un idéal de beauté. Nous n’avons plus besoin, certes, de stocker des graisses en vue de pénuries alimentaires, mais ce n’est pas une raison pour rechercher la minceur à tout prix. Un bon équilibre, accepter que les morphologies humaines sont extrêmement variées, que dans cette variété chacun a sa place et que l’embonpoint ne veut pas dire obésité est une évidence.

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